L'histoire

Situé sur la rive droite de la Vienne, le Château des Ormes compte parmi les grandes demeures aristocratiques d’Ancien Régime et les réalisations architecturales les plus remarquables de Touraine et du Poitou, du XVIII au XX siècle. Sa renommée est indissociable de la famille Voyer de Paulmy d’Argenson, illustre famille qui en fut propriétaire pendant plus de deux siècles. Le domaine doit également son prestige aux grands esprits qui y furent accueillis au XVIII siècle — Voltaire, Marmontel, Moncrif, Dom Deschamps — réunis autour du comte Marc-Pierre Voyer d’Argenson, ministre de Louis XV, qui fit du château une véritable académie intellectuelle : « l’Académie des Ormes ».

Marc-Pierre Voyer de Paulmy d’Argenson (1696–1764), Minister to Louis XV and founder of the “Académie des Ormes”, after Jean-Marc Nattier. Versailles, Palace of Versailles and Trianon.

DES ORIGINES AU XVIᵉ SIECLE : UN DOMAINE EN GESTATION

Les premières mentions du Château des Ormes remontent à 1460, lors du mariage de Guillaume de Marans, écuyer, sire des Hommes-Saint-Martin et de Loubreçay (communes de Bonnes), avec Alix-Auguste Aigret, fille de Jean Aigret, lieutenant au Châtelet de Paris. À cette époque, le lieu n’est encore qu’une demeure seigneuriale. La famille de Marans en demeure propriétaire jusqu’au début du XVII siècle, posant ainsi les fondations de ce qui deviendra l’un des plus illustres domaines de la Vienne.

Vue du château au début du XVIIIe siècle. Fonds Eygun.

LE XVIIE SIECLE : LES DEBUTS DE LA NOTORIETE

En 1608, la seigneurie passe aux mains de Jean Elbène, lieutenant criminel de Poitiers, conseiller au Parlement de Bretagne et maître d’hôtel ordinaire de la reine Marie de Médicis. À sa mort, le domaine revient à sa sœur Jeanne, qui le conserve jusqu’en 1624. Cette année-là, le Château des Ormes est acquis par Alexandre Gallard de Béarn, baron de Saint-Maurice, qui le possède jusqu’à sa disparition en 1637.

Peu de temps après, en 1642, la propriété est achetée par Antoine-Martin Pussort, conseiller du roi aux Conseils d’État et privé, ainsi qu’à la Cour des aides. Oncle du grand ministre Colbert, il met à profit sa fortune et son influence pour obtenir l’érection de la terre en baronnie en 1652. Une église est alors bâtie près du château. Célibataire et sans descendance, Antoine-Martin lègue à sa mort le domaine à son frère Henri Pussort, qui en reste propriétaire jusqu’à sa mort en 1697. Comme son aîné, il occupe de hautes fonctions (conseiller au Conseil des finances, membre du Grand Conseil, directeur général des finances). Sous son impulsion, le château prend une dimension nouvelle, adaptée à son rang, et reflète déjà le faste et l’ambition de ses propriétaires — bien avant l’arrivée des d’Argenson.

Le domaine des Ormes au début du XVIIIe siècle. Paris, Bibliothèque nationale de France.

LE XVIIIE SIECLE : PERIODE DE GLOIRE DU DOMAINE

Au tournant du XVIII siècle, le domaine des Ormes connaît une nouvelle prospérité. Passé entre plusieurs mains, il est acquis en 1729 par Marc-Pierre Voyer de Paulmy, comte d’Argenson, conseiller d’État et ministre de la Guerre de Louis XV. Personnage influent et proche du duc d’Orléans, il transforme profondément le domaine : extension des terres, aménagement du parc et des terrasses, construction d’ailes nouvelles et embellissement du château. Entre 1757 et 1764, en exil sur ses terres, il engage d’immenses travaux, dépensant des sommes considérables pour donner aux Ormes une allure digne des plus grandes demeures de Touraine.

 

Sous son impulsion, le château devient aussi un foyer intellectuel majeur du Siècle des Lumières. La bibliothèque, l’une des plus riches de son temps avec plus de 6 600 volumes, accueille les échanges de Voltaire, Marmontel, Moncrif, Fontenelle, le président Hénault ou encore Dom Deschamps. Ces rencontres nourrissent une véritable « Académie des Ormes », qui fait rayonner le domaine bien au-delà de la région.

François-Marie Arouet, dit Voltaire, d’après Maurice Quentin de La Tour.
Le Président Hénault, d'après Gabriel de Saint-Aubin, Versailles.
Jean-François Marmontel, d’après Alexandre Roslin, 1767. Paris, Musée du Louvre.

À sa mort en 1764, son fils Marc-René, marquis de Voyer, poursuit et amplifie l’œuvre paternelle. Grand amateur de chevaux, il fait des Ormes un haras de référence en France, introduisant des méthodes anglaises et accueillant dans ses écuries les princes du sang (le Comte d’Artois, futur Charles X, et le duc de Chartres, futur Philippe-Egalité). Visionnaire, il confie à l’architecte Charles De Wailly des projets audacieux : un corps central monumental aux influences antiques et modernes, une grange-écurie décorée de reliefs sculptés par Augustin Pajou, ainsi qu’un escalier et une colonne spectaculaire qui marquent encore l’histoire de l’architecture française du XVIII siècle.

Marc-René de Voyer de Paulmy (1722-1782), marquis de Voyer, d’après Maurice Quentin de La Tour, Saint-Quentin, musée Antoine Lécuyer.
La grange-écurie, dite Bergerie au début du XIXe siècle. Carte postale.

À la mort du marquis en 1782, le domaine a atteint son apogée. Si certains projets restent inachevés, le château des Ormes est alors considéré comme un haut lieu artistique, intellectuel et équestre, symbole du faste et de l’ambition de la famille d’Argenson au siècle des Lumières.

Elévation côté cour du logis principal de Charles De Wailly, XIXe siècle. Lithographie Pichot et A. Gué, Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1re série, t.XXII, 1855.

LE XIXE SIECLE : DECLIN ET REMANIEMENTS

Au début du XIX siècle, Marc-René-Marie de Voyer de Paulmy, le marquis d’Argenson, engagé dans la vie politique locale et nationale, tente de redonner de l’éclat au domaine. La bibliothèque est agrandie et réaménagée en 1800-1801, un moulin à vent est construit en 1806 et le parc du côté du château réaménagé à l’anglaise, avec notamment la constitution d’un herbier et l’aménagement d’un jardin botanique. Plusieurs restaurations ponctuent la période (reconstruction de la glacière, consolidation de la salle à manger). Mais après sa démission en 1813, un déclin s’amorce : dettes, ventes de terres et démolition du corps central dès 1821. Au cours du siècle, le domaine est morcelé, vendu par parcelles, et les grands projets paysagers restent inachevés.

Marc-Renée-Marie de Voyer Paulmy, marquis d'Argenson, gravure anonyme, XIXe siècle.
Coupe et plan de la glacière par Vétault, 1807. Fonds d’Argenson, dépôt Bibliothèque universitaire, Poitiers.

LE XXᵉ SIECLE : DU RENOUVEAU AU DEPART DES D’ARGENSON

Au tournant du XX siècle, une volonté de renaissance s’exprime. Entre 1903 et 1908, Pierre-Gaston-Marie-Marc, comte d’Argenson et petit-fils de Marc-René-Marie, fait rebâtir un logis central inspiré du XVIII siècle, conçu par l’architecte parisien Alfred Coulomb et orné de façades néo-rocaille. Le château bénéficie alors d’installations modernes, avec notamment l’éclairage électrique en 1906. Cependant, les difficultés financières persistent. Après 1945, la famille d’Argenson n’a plus les moyens d’entretenir le domaine. Et dans les années 1960-1970, de nouvelles ventes morcellent encore le parc. Peu de temps après la mort du marquis Charles-Marc-René d’Argenson en 1975, ses héritiers doivent céder le château et une partie du mobilier. Le domaine sort alors de la famille d’Argenson, qui ne conserve qu’un petit domaine attenant.

La cour principale au début du XXe siècle. Carte postale de Charles Arambourou.

LE XXIᵉ SIECLE : LA RENAISSANCE

Pavillon central et terrasses latérales du château sur la cour.

Après des siècles de gloire, de déclin et de remaniements, le château des Ormes s’ouvre à une nouvelle ère. En 2000, il est acquis par un médecin parisien, M. Sydney Abbou, qui engage une ambitieuse campagne de restauration pour lui rendre son prestige d’antan. Classé partiellement « Monument historique » dès 1966 puis dans son intégralité en 2012, le château est aujourd’hui reconnu comme l’un des hauts lieux patrimoniaux de la Vienne. L’obtention du label « Maison des Illustres » vient consacrer cette reconnaissance.

Cette renaissance n’est pas un simple retour au passé : elle affirme la capacité du domaine à se réinventer et à renouer avec son histoire tout en s’ancrant dans le XXI siècle. Après avoir traversé six siècles d’histoire, le château des Ormes n’est plus seulement un témoin du temps : il est redevenu un lieu vivant de la mémoire et de la culture.